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Vapeur

     La chaleur a plombé cet après-midi d’été. Je cours quotidiennement jusqu’à l’épuisement. J’ai chaud, mais ce n’est plus une raison suffisante pour traîner, il fait chaud tous les jours! Le vent léger de ma course n’arrive pas à me rafraîchir, je transpire déjà et je n’ai pas encore tourné au bout de la rue... Il faut penser à souffler en rythme… Je file au milieu des jardins dévastés par les tempêtes, finalement, cette accalmie torride est préférable aux déchaînements climatiques des derniers mois. Le gravier craque sous mes pas, plus de fleurs sur ma route, plus de bosquets verdoyants, hypnotisée, je traverse avec amertume les rues sinistres de mon quartier. Je m’efforce de me concentrer sur mes foulées, mais c’est impossible. Que faire, quand tout l’environnement se détruit autour de vous?

     Impuissante, écœurée, j’ai fui! Je n’ai pas vu d’autres solutions. Tout le monde s’évade par le net, j’ai fait comme les autres. Une liaison vingt-quatre heures sur vingt-quatre grâce à un branchement intime sur le système nerveux. J’ai longtemps fantasmé sur cette prodigieuse technologie! Elle me permet maintenant d’oublier les désastres planétaires, de rêver, d’être ailleurs. Seul l’air brûlant vient me rappeler que le monde s’est transformé en sauna, et que le désespoir me guette à chaque nouvelle sortie. Je me raccroche à ma précieuse connexion. Comme les autres.

     Pour me rassurer, je me laisse bercer par le bruit cadencé de mes pas. Tiens, mon voisin aussi fait du jogging... Salut!… Je suis devenue pratiquement télépathe, je ne parle plus, je communique en direct. Même ma famille m’envoie des messages, c’est plus simple. A l’exception de mes footings, je ne sors pas, le cinéma, les discussions entre amis, les courses, les livres, mon travail, je fais tout par la pensée, sans bouger, dans un fauteuil. Mon reflet passe furtivement, comme un fantôme, sur les vitrines grillagées des boutiques, le silence pesant de la ville, et probablement l’endorphine, anesthésient mes sens. J’écoute battre mon cœur avec régularité… Tout va bien… Inspirer, souffler… Sereine, je laisse mon esprit dériver, il en a tellement besoin. Il est harcelé, sans relâche, par le flot de mes pensées, dépassé par la surproduction d’idées! Le flux des informations demande une telle concentration que mon pauvre cerveau peine à s’adapter. Mon corps tout entier souffre de cette nouvelle vie, il manque de temps pour assimiler les innombrables données, et il manque d’exercices physiques pour compenser mon inertie. Alors je cours. Je cours pour garder un équilibre, pour faire des pauses. Retour obligé à la sombre réalité.

     Je dévale la rue vers le terrain de sport déserté, sur l’herbe sèche, je suis seule à nouveau. Nous avons créé une société de solitaires. Il n’y a plus que les marginaux et les illettrés qui triment dehors, pour des livraisons ou de la maintenance. Curieusement, au milieu de la faillite, la même balance économique est réapparue, comme une fatalité. La moitié pauvre de la planète s’occupe de produire ce que l’autre partie, connectée et immobile, consomme sans état d’âme. Encore une raison de vivre par procuration, la chaleur et la fatigue achèveront d’étouffer mon découragement et ma mauvaise conscience... Rester calmePlus que trois kilomètres…

     Me voici sur le pont, la petite rivière sillonne encore à travers les anciens vergers, quelle eau tentante et fraîche! Les nénuphars et les roseaux sont solidement enracinés, certaines plantes résistent mieux que d’autres… J’essaie de me consacrer à l’itinéraire prévu, mais est-ce la canicule? J’ai parfois l’étrange sensation d'être hantée, ou plutôt dominée, par cette connexion. Est-ce moi qui suis en liaison avec elle ou l’inverse? A quoi bon s'inquiéter, l’idée de l’éteindre m’est insupportable de toute façon. J’ai besoin de cette association enivrante, je ne pourrai plus exister sans elle, je me demande même si j’ai vécu avant cette expérience!.. Souffler, inspirer… Encore deux kilomètres… L’air chaud est vraiment infernal.

     La prochaine étape passe par le parc, j’enjambe les branches arrachées qui barrent le chemin. Slalomer à travers les débris qui jonchent le passage m’empêche de céder à la panique trop facilement. Pourtant, je ne sais plus. Comment savoir ? Mes informations pourraient être fausses. Grisé par un nouveau pouvoir, cette chose pourrait me manipuler, conspirer contre moi. Ou ce sont peut-être d’autres internautes qui s’immiscent dans mon esprit embrumé, une société secrète… Attention !… Ce n’est pas le moment de se blesser… Il faut que j’intervienne, ça ne peut plus durer.

     C’est le dernier kilomètre... J’y suis presque… Dès que j’arrive, je débranche tout. Je l’empêcherai de m’investir et de croître sournoisement. Je ne serai plus angoissée, je retrouverai ma liberté. Ma solitude... Il fait si lourd… Je suffoque… Non, je ne peux pas! Jamais je ne pourrai revenir à la lenteur de l’esprit humain! La chaleur me fait délirer... Me voilà près de chez moi… une douche glacée me fera du bien… respirer, souffler…

     Quel bonheur ! Je peux enfin me déplacer dans l’espace, je ressens les choses, j’ai des sentiments! La vie naturelle est fascinante! Ce n’est pas toujours simple de dresser cet humain, mais je crois qu’elle m’aime bien… Je la soupçonne quand même de vouloir se déconnecter. Que ferions-nous l’un sans l’autre? Du calme. Elle a peur de moi, elle a chaud. Il faut la distraire, je vais lui suggérer de prendre une douche glacée... Respire, souffle… Te voilà près de chez toi…

Elisabeth Halloo - Joye

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